xavier goulard

Enregistrement des chœurs au Studio Omega. Filmé par Pierre Borgel et Paul Boujenah

REQUIEM 

 

A l’occasion d’une précieuse rencontre, dont le hasard se fait l’instrument docile, avec un éminent Professeur d’Oncologie, je consacre de mon temps, de ma présence et de mon écoute aux personnes en état de souffrance, aux malades en fin de vie, dans un service Hospitalier Parisien.

 

Parce que l’exercice d’un art cède parfois à la tentation de l’efficacité, laissant l’âme de l’artiste insatisfaite, parce que la recherche d’une reconnaissance aussi légitime soit-elle n’a que sa fugacité à offrir en retour, parce que les automatismes font perdre de vue l’essentiel, parce qu’enfin l’artifice de “l’ordinaire” me met mal à l’aise et m’empêche d’approcher l’autre dans la banalité du quotidien, j’ai pris le temps sans bravoure de le rencontrer dans son épreuve : là où les codes sociaux n’ont plus cours, là où les petites duperies se révèlent stériles tant la gravité de l’instant appelle la révélation de l’authentique.

 

Visiter les malades en fin de vie, entrer dans les chambres que les plus proches eux-mêmes désertent, oblige à se regarder toujours plus humble, oblige à s’offrir toujours plus effacé devant cette vie qui s’éteint.

 

Les vérités s’expriment sans subterfuge, sans romantisme, avec simplicité, dans un partage gratuit, sans autre but à atteindre que de marcher quelques pas ensemble vers cette  “grande inconnue”

 

Il n’y a ici rien à dire, rien à prévoir, rien à apprendre ; juste “être avec”. Même la volonté de bien faire est inutile et prétentieuse.

 

Passé la gravité de la situation, le silence, loin de peser, y est toujours plus lumineux que la parole futile d’un quotidien qui finit par n’engendrer que l’oubli de soi.

 

Il n’y a plus à prendre soin que des blessures intimes pour mieux tenter de guérir sa vie.

 

Dans cet espace sacré, le mensonge n’a pas sa place ; le cœur s’exprime sans retenue, parce que l’amour n’avance plus masqué.

 

Le Professeur d’Oncologie m’encourage à témoigner par l’écrit de mon passage dans ce service. Je préfère l’abstraction de la musique.

 

Au fil des mots sont naturellement nés les premiers thèmes d’un Requiem rêvé depuis l’enfance.

 

Cette aspiration vers le sacré, et les secrets de cette “période”, s’expriment ici sans réserve parce que la musique dans l’abstraction de son expression ne risque pas de trahir ceux qui furent quelques semaines, quelques jours, quelques instants parfois, de vrais compagnons.

 

Je souhaite donner un sens élargi à une œuvre qui sort quelque peu d’un schéma habituel : Oh je n’ai pas eu l’intention de révolutionner le genre ! On retrouve ici les repères conventionnels : Kyrie, Dies Iræ, Pie Jesu, Libera me, Lux Æterna et… Requiem. Les changements sont plus de l’ordre de l’intention générale. Je n’ai pas voulu ce Requiem, un “messe des défunts”. Chacun de ses titres est le signe du combat entre la vie et la mort, le désespoir et la joie, le chaos et la paix, la souffrance et sa rédemption.

 

Le premier morceau Finitio est un Tango ; cette danse est peut-être celle qui le mieux, illustre toutes les phases d’une vie, celle par laquelle les sentiments humains les plus excessifs peuvent se succéder ou se croiser sans convention. Dans cet hommage rendu à ceux qui combattent, le Miserere s’imposait de lui-même après cette danse de la vie. Audivit Dominus exprime cet appel des Psaumes, entendu tout au long de l’œuvre : “Seigneur, entend ma voix”. Lumen de Lumine, au cœur même du Requiem, est le rappel de cette Lumière toujours espérée. Le morceau traditionnel Requiem est volontairement placé à la fin de l’œuvre : il n’est plus tout à fait la supplication coutumière, mais la ponctuation des luttes successives, pas seulement une complainte “post mortem”, mais l’instant même de l’ultime passage et la rédemption qu’il appelle.

 

Chaque part de cette œuvre doit faire jaillir la lumière de l’ombre.

 

J’ai joint à ce  Requiem, une prière : Oratio

ORATIO

 

Oratio est la prière de ceux qui restent : les grands oubliés de la forme classique du Requiem. Le plus délicat des rencontres dans ce service Hospitalier fut sans doute l’accompagnement de ceux qui demeurent tourmentés par l’absence. De la supplique à l’abandon, de la nuit à l’espoir déçu, jusqu’à l’arrachement final, la dignité dont chacun peut fait preuve n’inspire que l’humilité et le respect qu’on se souhaite en pareille circonstance. C’est à cette part édifiante d’humanité, que j’ai souhaité rendre ici un vibrant hommage.

 

La parole essentielle de cette prière est la traduction russe du Kyrie – Seigneur Prends Pitié, aussi traduit par Seigneur Offre-Moi Ta Lumière - : Gospodi Pomiluj.  Le thème musical est d’inspiration slave. Je garde en mon cœur le souvenir profondément ancré des premières liturgies orthodoxes que j’ai écouté en boucle dans mon enfance. Le “Herouvimska” de Dobri Christov ou le“Credo” d’Alexandre Gretchaninov entretiennent ce sentiment de paix, cette intuition de la présence divine qui adoucirent les épreuves délicates de cette période de ma vie.

 

Le dernier texte de cette prière, Maranatha, au-delà du Requiem, prolongeant Oratio, souligne l’Espérance : signe de foi en la Lumière Divine.

Marlène GOULARD 

voix  trebble

violon électrique 5 cordes

 

J’ai mis plusieurs semaines à convaincre ma propre fille de jouer du violon électrique dans Requiem-Oratio ! Marlène ne voulait pas entendre parler d’électricité dans la pratique de son instrument ! La rencontre avec Caroline en provoquait une autre. Celle de Marlène et Didier Lockwood, qui en deux séances avait ouvert le jeu de Marlène à des attitudes violonistiques différentes de celles pratiquées habituellement. Alors que je m’aprêtais à demander à un autre violoniste de travailler sur ce projet, le lien filiale fut le plus fort, et Marlène se décidait à poser ses doigts sur ce violon électrique 5 cordes.

 

Son goût pour l’improvisation me permit de graver à la volée des moment magiques, particulièrement dans l’œuvre Oratio où le violon est assez présent.

 

Quelques jours avant une séance d’écoute avec mon producteur Olivier Douce et n’ayant toujours trouvé d’enfant pour chanter les parties “trebble”, je demandais à Marlène d’enregistrer très vite les parties en question, quasiment en les déchiffrant. Le jour de la séance, je préviens Olivier : “attention, ne te fixe pas sur la voix d’enfant, elle est provisoire, c’est Marlène, je n’ai encore trouvé personne pour chanter ces portées…”

 

Après le tango, Olivier écoute le deuxième morceau de l’œuvre “Miserere”, se tourne vers moi, les yeux très légèrement humides, ce qui pour ce colosse pudique était inhabituel et me dit : “qu’est-ce que tu lui reproches à ta fille ?…”

 

Il ne me restait plus qu’à passer à l’enregistrement définitf avec … Marlène !

Caroline CASADESSUS 

 

soprane 

 

J’ai écouté Caroline pour la première fois dans un concert à la cité de la musique. Concert pour orchestre classique et jazz, dirigé par son époux Didier Lockwood. J’ai été ému à un moment très précis qui restera longtemps gravé dans ma mémoire musicale: c’était un pianissimo très aigu. J’ai su à cet instant même que je profiterai de la douceur et du velouté de cette voix. Le hasard de la vie a fait le reste. Deux ans plus tard, alors que je piétinnais sur un problème d’informatique musicale, j’ai rencontré sur un site américain dédié à ce type de problème, un français très serviable, Igor Bolender, qui non seulement avait réglé chez moi à domicile mon problème technique, mais qui de plus avait la bonne idée de connaître très bien le couple Caroline-Didier avec qui il était précisément en train de travailler à leur premier spectacle “Le Jazz et la diva”.

 

La rencontre avec Caroline fut très simple. Caroline a fait preuve de spontanéité, d’un grand enthousiasme dans le travail, au point que j’ai réécris certaines parties du Requiem, initialement prévues pour une colorature afin que sa place soit plus importante dans cette œuvre. Sa serviabilité servait l’œuvre et son propos.

Pierre VAELLO 

tenor 

 

Je ne me sortais pas du grand casting que j’avais organisé pour cette partie ténor. Patrick Foucher m’offrait alors de rencontrer Pierre Vaello. Ce qui m’a séduit immédiatement chez ce ténor c’est son humilité, sa disponibilité et sa simplicité de cœur.

 

Quelques notes suffirent à me convaincre, d’autant plus que le mariage avec Caroline Casadesus était immédiat. Même type de puissance, même retenue lorsque nécessaire, même écoute du partenaire.

 

De ces chanteurs qui savent qu’être soliste d’une œuvre, c’est avant tout en saisir l’esprit, c’est aussi savoir s’y fondre, pour mieux révéler l’ensemble, plutôt que chercher à s’en dégager par une trop forte présence. Ils sont rares, Pierre est de ceux-là.

Ensemble Vocal Patrick Foucher 

 

Patrick Foucher s’est occupé de réunir parmi ses amis du Chœur de Radio France,  l’ensemble qui a travaillé sur Requiem-Oratio. Je n’ai qu’à souligner leur professionnalisme, leur résistance aux épreuves des enregistrements de longue durée en studio (!) et j’aurais … presque tout dit.

 

A l’heure où les chœurs se font remarquer par leur retenue, parfois par leur volonté exagéré d’unicité, je souhaitais à contre-courant, de la vibration, de la puissance, de la chair, de l’épaisseur. Ce chœur m’en a fait le cadeau.

Olivier Douce 

Producteur

Davic Music

 

Pas de mise au monde d’une œuvre artistique sans un producteur digne de cette étape décisive. Olivier Douce est l’un de ces hommes exceptionnels à ne pas oublier qu’il faut d’abord du cœur pour accompagner un artiste dans « l’accouchement » de son œuvre. Issu du monde des télécommunications, il a su accorder sans retenue à quelques rares élus les moyens d’offrir le meilleur d’eux-mêmes, écoutant plus chez ces artistes ce qui les motivait que ce qu’ils décrivaient de leur œuvre à mettre au monde. C’est avant tout l’homme dans sa quête qui intéresse Olivier Douce.

 

J’ai pu travailler ainsi en toute confiance, pendant plusieurs années sur une œuvre dont l’ambition n’a cessé de grandir au fil du temps, sans que jamais la crainte du producteur ne vienne polluer la tranquillité nécessaire à « l’égocentrisme » de l’artiste  emporté par le flot de son inspiration ! C’est justement parce que Olivier savait que le désir longtemps porté de cette œuvre avait une couleur de vérité qu’il fallait lui laisser le temps de se dévoiler à son rythme.

 

Et si le producteur a peut-être pensé que l’artiste se fourvoyait dans des directions imprévues et risquées, l’homme aura toujours eu l’élégance de ne rien en laissé paraître, renvoyant ainsi le compositeur à la pratique la plus authentique de son art, car s’y adjoignait naturellement le souci de s’élever à la hauteur de cette confiance.

 

Avec toute ma gratitude.

REQUIEM - ORATIO 

 

Deux œuvres écrites pour  Orchestre, Chœur, Solistes -Soprano, Tenor, Voix d’Enfant- et Violon Electrique Cinq Cordes.  

 

Le choix de ce dernier instrument répond à une double nécessité : offrir d’une part à la tessiture habituelle du violon une cinquième corde grave, et permettre d’autre part à l’instrument d’être entendu dans les nuances “forte”. L’instrument est enfin utilisé pour des effets sonores que l’on ne peut réaliser avec un violon acoustique.

 

Pour le concert, j’ai pris soin d’écrire une version dans laquelle l’Orchestre est remplacé par un Orgue et des Percussions.

 

Les textes de l’œuvre sont issus du Livre des Psaumes.

 

Requiem, Oratio : deux œuvres que je souhaite lier dans l’esprit, quand bien même l’interprétation en concert les dissocierait.

© xavier goulard 2017